Introduction
Récit symbolique dans lequel Dieu apprend aux hommes la sagesse de vie.
Ngoyi wa Lubingabinga.
Note : Lubingabinga signifie Ă©tymologiquement celui qui a toujours raison ; le mot provient du verbe Kubinga (mu tshilumbu) = gagner le procĂšs. Câest le nom dâun personnage lĂ©gendaire, connu non seulement chez les Baluba mais chez beaucoup dâautres peuples. Autour de ce nom se forma tout un cycle de contes, anciens et nouveaux, qui dĂ©peignent le personnage comme un maladroit irrĂ©flĂ©chi, qui par ses bĂ©vues et son manque dâintelligence se met dans des situations compliquĂ©es, mais qui, par lâintermĂ©diaire dâun tiers, finit toujours par sâen tirer. Dans cette fable spirituelle l’accent est mis sur lâimpertinence du chien coupable. On remarquera aussi la politesse de Dieu et sa bienveillance paternelle, Il ne se fĂąche pas mais donne des explications au sujet de la raison de ses actions. Le chien remplit ici le rĂŽle de l’homme. leur sympathie. Pourquoi ? Non pas Ă cause de son astuce, comme dans les fables de Kabundi, non plus Ă cause dâune vertu quâils admirent en lui ou dâun vice qu’ils lui reprochent, comme câest le cas dans les fables dâanimaux ; Lubingabinga a le coeur droit et dans sa maladresse, il est plein de bonne volontĂ©. Mais les Noirs trouvent quelque chose de spirituel, au niveau de leur intelligence, dans les bouffonneries qui ont leur origine dans des quiproquos ou de simples malentendus basĂ©s sur des jeux de mots ou des calembours. Ngoyi nâest pas un mortel ordinaire. Quoi quâil fasse, il ne lui arrive jamais de mal ; il nâest jamais puni par les hommes, on lui donne toujours raison, sans quâil doive mĂȘme plaider sa cause. On le place dans une situation spĂ©ciale vis-Ă -vis de Dieu, qui presque toujours intervient dans ces fables. Lubingabinga est choisi par Dieu pour servir de guide et de protecteur aux misĂ©reux qui veulent aller vers Dieu ; sa tĂąche finie, il ne retourne pas sur terre avec les hommes, mais reste auprĂšs de Dieu. On voit mal de quel personnage Ngoyi wa Lubingabinga est le symbole dans la mythologie nĂšgre.
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Quelquâun avait une femme qui Ă©tait enceinte ; chaque fois que cette femme mangeait, elle devait vomir. Un beau jour, il se leva et dit : «Je vais chez Dieu pour quâil me fasse connaĂźtre la cause qui fait vomir ma femme et me donne un mĂ©dicament pour lui faire guĂ©rir lâintĂ©rieur.»
Il se mit en route, arriva chez Dieu, Lui raconta le cas et se tut.
Dieu de dire : «Retourne chez toi et amĂšne moi lâhomme qui sâappelle Ngoyi wa Lubingabinga, reviens ici avec lui immĂ©diatement.»
Notre homme se mit en route, interrogeant ici, interrogeant lĂ , interrogeant tout le monde. Il arriva chez Ngoyi de Lubingabinga. Il lui fit connaĂźtre le message de Dieu.
Ngoyi rĂ©pondit : «Si Dieu mâappelle, est-ce Ă moi de refuser ? Partons.»
Ils se mirent en route. ArrivĂ©s au milieu dâune plaine â dâoĂč ils venaient câĂ©tait loin, oĂč ils allaient câĂ©tait loin â ils voyaient une chose longue qui leur barrait la route ; câĂ©tait fort long.
Cette chose dit : «Si vous passez du cotĂ© de ma tĂȘte, je vous avalerai ; si vous allez du cotĂ© de mes pattes, jâappellerai un grand nombre d’hommes pour venir vous Ă©gorger ».
Nos hommes de sâĂ©crier : « Ciel ! Quâest-ce donc pour un revenant de malheur ? Comment passer ici aujourdâhui ? »
Ils sautaient vite dans la brousse, du cotĂ© des pattes de lâogre mais, comme je vous le dis, lâogre criait : « Eh lĂ ! Ici, les hommes ! »
Bon sang, lorsque Ngoyi et son compagnon regardĂšrent derriĂšre eux, ils virent une centaine dâhommes, tous armĂ©s de couteaux et vĂȘtus de feuilles sĂšches de bananier qui les suivaient. Ngoyi se plaça devant son ami, il voulait le sauver ; sâil ne le faisait pas, on le tuerait en route.
Les hommes que lâogre avait appelĂ©s pour tuer Ngoyi et son compagnon, sâappelaient les Bata Nsanza (1).
Ngoyi et lâami qui Ă©tait venu le chercher arrivaient chez un chef de viilage en poussant des cris. Les Bata Nsanza les suivaient en criant : « Ceux-lĂ , oĂč que ce soit, aujourd’hui nous les assommons ».
Ngoyi et son ami coururent vers le chef et le suppliÚrent : « Sauvez-nous ».
Le chef dit: «Asseyez-vous ici».
Ils sâasseyĂšrent. Peu aprĂšs aussi les Bata Nsanza arrivĂšrent lĂ ; ils avaient retroussĂ© leurs vĂȘtements et avaient lâair sauvage.
Arrivés auprÚs du chef, celui-ci leur demanda : « Quelle affaire avez-vous avec ces hommes ?»
Ils répondaient : « Notre maßtre leur avait défendu de passer, mais ils ont passé de force».
Le chef dit : « Ngoyi, veuille raconter toi aussi ce qui en est ». â
Il dit : « Cher chef, nous Ă©tions en route ; nous voyions quelque chose de trĂšs grand qui barrait la route. Quand cela nous vit, cela cria : « Eh lĂ ! Ne passez pas du cotĂ© de ma tĂȘte ! » Nous sommes passĂ©s alors du cotĂ© de ses pattes ; mais ces gens, pourquoi ils nous suivent de si prĂšs, nous lâignorons ; vous voudriez bien le leur demander ». (2)
Le chef décida : « Vous Bata Nsanza, vous avez tort ; retournez chez vous ; Ngoyi wa Lubingabinga tu as raison ».
Ngoyi et son compagnon restÚrent auprÚs du chef de village, en disant : « Nous restons à votre service ».
Un beau jour, le chef convoqua ses gens pour venir travailler ses champs. De bon matin, alors quâil Ă©tait encore Ă songer : « aujourdâhui ils viennent travailler », il vit dĂ©jĂ â c’Ă©tait encore Ă la pointe du jour â Ngoyi, qui lui demanda une houe pour aller travailler avant les autres. Le chef prit une houe et la lui remit.
Ngoyi, arrivĂ© au champ, dit Ă son compagnon : « Aujourdâhui nous quittons le chef, nous continuons notre voyage. Je vais lui chercher dâabord querelle » (3).
Quand le chef arriva sur place avec quelques-uns de ses hommes, Ngoyi se glissa tout prÚs du chef et le frappa vivement avec sa houe sur la jambe, en plein ! Le chef tomba et cria : «Empoignez-les ! »
Lorsque les gens, qui Ă©taient en train de travailler, arrivĂšrent en vitesse, le couple sâĂ©tait dĂ©jĂ enfui dans les hautes herbes. Les gens du chef se mirent Ă les poursuivre longtemps, jusquâaux cases dâun certain petit village. Il y avait lĂ une femme veuve, qui les arrĂȘta pour les interroger sur lâaffaire. Ceux aussi qui Ă©taient poursuivis arrivĂšrent lĂ .
La femme dit : « Pourquoi courez-vous si obstinément aprÚs ces hommes ? »
Ils rĂ©pondirent : « Ils ont frappĂ© notre chef ». â
La femme rĂ©pliqua : « Et vous, quâavez-vous Ă dire ?»
Ngoyi dit : « ChĂšre mĂšre, ce chef venait de me donner une houe, en disant : allons travailler. Mais quand je la tenais bien en main, le fer sâen Ă©chappa, il frappa Ă lâimproviste la jambe du chef (4) ; de lĂ tout ce branle-bas ».
La femme décida : « Vous autres, retournez. Ngoyi, tu as gagné la cause».
Ngoyi et son compagnon restĂšrent au service de cette femme.
Environ sept jours se passĂšrent. La femme un jour alla au champ. En partant elle leur dit: « Jâai ici beaucoup de farine de manioc ; pour quâelle ne moisisse pas, je lâai mise Ă sĂ©cher au soleil ; restez ici pour la tenir Ă lâoeil : et la pluie et la farine ; nous sommes en effet en pleine saison des pluies. »
Nos hommes restaient lĂ en regardant le ciel ; ils tenaient lâoeil sur la pluie et sur la farine. Tout Ă coup, un orage survint, sans Ă©clairs ni tonnerre ; il pleuvait Ă creuser des fosses, toutes les riviĂšres dĂ©bordaient. Nos hommes en voyant cela coururent vite chercher deux nattes et s’accroupirent chacun sur sa natte et continuĂšrent Ă regarder la pluie et la farine. Vous savez comment la farine dans la pluie se met tout de suite Ă coaguler ; la masse dâeau entraĂźna toute la farine. Mais eux, ils restĂšrent lĂ , assis.
La femme revint. Elle vit toute la farine emportĂ©e par lâeau et Ngoyi avec son compagnon accroupis.
Elle se mit à crier : « Les hommes, par ici ! »
Les membres de sa famille accoururent ; chacun avec un couteau. Nos amis prirent la fuite en vitesse, tout droit vers un autre petit village. LĂ habitait une femme avec un enfant dâenviron trois ans. Celle-ci les arrĂȘta. Elle demanda Ă ceux qui les poursuivaient : « Que se passe-t-il ?»
Ils répondirent : « Ils ont gùté la farine de manioc de notre grand-mÚre ! »
La femme dit : « Toi, Ngoyi, quâas-tu Ă dire ? »
Ngoyi de rĂ©pliquer : « ChĂšre mĂšre, la femme nous avait laissĂ© sa farine pour la tenir Ă lâoeil ; il commençait Ă pleuvoir et un peu de pluie tomba dessus. Lorsqu’elle revint du champ, elle cria : assommez-les ! » (5)
La femme jugea : « Ngoyi tu as raison ; vous autres retournez vers votre village ».
Ngoyi et son ami restĂšrent au service de cette femme. Un jour elle leur donna son enfant en disant : « De ce pas, je vais au marchĂ© ; vous autres restez ici, il y a de la farine de manioc au grenier dans une bouteille ; prĂ©parez-en une bouillie de manioc pour manger ensemble avec l’enfant ».
Nos amis, restĂ©s seuls, prenaient l’enfant, le tuaient et le dĂ©coupaient pour le manger avec le manioc. Lorsque la mĂšre de lâenfant revint, elle trouva lâenfant tuĂ©.
Elle se mit Ă crier : « obobo bo bobo ! ekelekele ! Nây a-t-il pas dâhommes par ici ? On est en train de me tuer ! »

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Lorsque Ngoyi vit cela, il disparut de suite dans les hautes herbes ; il sây cacha avec son compagnon, sauvĂ©s. Tout auditeur trouve sa dĂ©fense pertinente et spirituelle. Les villageois accoururent, ils suivirent les traces dans la brousse et arrivĂšrent chez un certain chef de village. LĂ , ils trouvĂšrent Ngoyi et son ami, dĂ©jĂ assis devant le chef. Lorsquâils Ă©taient lĂ avec leurs engins de mort, le chef les interrogea : « Pourquoi ĂȘtes-vous en guerre avec ces hommes ?»
Ils rĂ©pondirent : « Ils ont tuĂ© lâenfant de notre tante !»
Le chef interrogea alors Ngoyi et son compagnon: « Vous autres, quâavez-vous Ă dire ?»
Ils rĂ©pondirent : « Chef, cette femme nous avait donnĂ© lâordre : PrĂ©parez de la bouillie de manioc et mangez-la avec lâenfant ».
Le chef décida : « Vous tous, retournez à la maison, vous avez tort, Ngoyi tu as raison ».
Ngoyi restait lĂ avec son ami, peu de jours, environ une semaine. Ce chef avait un trĂšs bon chien, tout blanc, trĂšs beau, une bĂȘte excellente ; il lâaimait comme un homme. On avait prĂ©parĂ© pour ce chef de la bouillie de manioc et une poule, bien cuite et tendre par lâhuile de palme. On lui prĂ©senta ces aliments, il en prit un morceau, le trempa dans la sauce, le jeta dans sa bouche, le mastiqua et lâavala. Quand il voulut prendre un autre morceau, il vit la viande (la poule) dĂ©jĂ dans la gueule du chien.
Il cria vers Ngoyi :« Attrape le chien et arrache-lui la viande ! »
Ngoyi prend sa lance et poursuit le chien. Ils courent autour de la case ; arrivĂ©s prĂšs dâune autre case, la lance frappe le corps du chien. Le chef le vit et devint furieux ; menaçant il cria : « Apportez ici la tĂȘte de ces hommes ! »
De suite on poursuivit Ngoyi et son compagnon. Ils arrivĂšrent Ă lâendroit oĂč habitait un Blanc. Le Blanc les arrĂȘta et interrogea les hommes du chef. Ils lui racontaient comment le chien du chef fut tuĂ©.
Ensuite le Blanc interrogea Ngoyi : « Tout cela est-il vrai? »
Ngoyi rĂ©pondit : « Monsieur, le chef m’avait envoyĂ© pour tuer ce chien parce quâil avait avalĂ© une poule ».
Le Blanc décida : « Vous tous retournez ; Ngoyi a raison ».
Ngoyi et son ami restĂšrent une semaine chez ce Blanc. Un jour, le Blanc avait donnĂ© ses vĂȘtements au boy pour les laver. Il dit: « Portez ces vĂȘtements chez Ngoyi pour les repasser, avec le fer Ă repasser ».
Ngoyi reçut les habits, alluma un feu, prit tous les vĂȘtements du Blanc et les y jeta. Quand celui-ci arriva, il trouva tous ses habits brĂ»lĂ©s ; il Ă©tait stupĂ©fait et appela vite ses soldats. Ils accoururent, empoignĂšrent Ngoyi et lâamenĂšrent chez le Blanc.
Celui-ci lâinterrogea : « La raison pour laquelle tu as brĂ»lĂ© mes vĂȘtements, quelle est-elle
» ?
Ngoyi rĂ©pondit : « Votre boy me les a donnĂ©s en disant : brĂ»le-les (repasse-les), le Blanc lâa commandĂ© ainsi. Moi donc, quand jâai entendu cet ordre, je les ai brĂ»lĂ©s ».
Le Blanc Ă©tait furieux et sâĂ©cria : « Je vais te faire tuer immĂ©diatement ».
Ngoyi joua des jambes et dĂ©guerpit en double vitesse. Le Blanc appela ses soldats; ceux-ci poursuivaient les deux hommes, longtemps, jusquâĂ une riviĂšre. Ngoyi de suite mit les pieds dans l’eau; lâeau Ă©tait noire. Il nây avait pas de bĂąton dâappui pour la passer, elle Ă©tait large et profonde aussi. Ngoyi et son ami couraient sur l’eau et lâeau ne cĂ©da pas sous leurs pieds. Mais tous ceux qui les poursuivaient, chaque fois que lâun dâeux se jeta Ă lâeau, de suite un crocodile le happa et lâavala ; ainsi tous, du premier jusquâau dernier.
Lorsque les deux compagnons avaient atteint lâautre rive, puis traversĂ© les hautes herbes, ils se trouvĂšrent tout Ă coup devant Dieu. Dieu jeta les yeux sur Ngoyi wa Lubingabinga et son homme.
Il dit Ă ce dernier : «Retourne Ă la maison, la maladie de ta femme est finie. Si tu nâĂ©tais pas restĂ© fidĂšle Ă ce Ngoyi, tu serais mort en cours de route et ta femme donc aussi aurait succombĂ© Ă sa maladie ».
Lorsque Dieu eut fini de parler. Il disparut avec son Ngoyi wa Lubingabinga.
Lâhomme se dit : « Je vais retourner ».
Il regarde derriĂšre lui et voit quâil est dĂ©jĂ Ă sa maison, il voit sa femme qui revient dâaller chercher du bois de chauffage.
Il lui demanda : « Dois-tu encore vomir ? »
Elle répondit : « Pas du tout ; dans mon intérieur, je ne sens plus rien de faible ».
Telle est lâhistoire de Ngoyi Lubingabinga.
Conté par Biaye Omer et Bakwa Odile, Bakwa Kalonji ka Mutombo Kaci.
Source: La notion de Dieu chez les Baluba du Kasayi
(1) Bata Nsanza: de kutwa nsanza = ĂȘtre nombreux. Bata Nsanza: les nombreux.
(2) Ngoyi expose lâaffaire en sa faveur, en omettant la dĂ©fense de passer
du coté des pattes. Il présente le fait de passer du coté des pattes comme
conséquence naturelle de la premiÚre défense. L'affaire, ainsi proposée,
lui devient favorable, les gens qui le poursuivent sont mis en mauvaise
posture. Câest cette astuce qui plaĂźt aux auditeurs.
(3) La ruse de Ngoyi consistant Ă chercher dâabord noise au chef, le rend
sympathique aux auditeurs.
(4) Le mensonge de Ngoyi pour donner à sa mauvaise action un aspect bénin,
est fort goûté des auditeurs.
(5) MĂȘme ruse, Lubingabinga minimise lâincident pour rendre la colĂšre de
la femme ridicule.